Sur la route de Kin : l'ancien four à chaux.

La chaux vive est produite par la calcination de roches calcaires au moyen d’un combustible. Dans le temps, elle servait traditionnellement pour les besoins de la construction et pour le chaulage des cultures. Au  XIXe siècle, l’agriculture s’intensifiant, la demande de chaux, servant à amender les terres acides, s’accroît. Par ailleurs, l’édification de la ligne de chemin de fer de l’Amblève nécessite la construction de multiples ouvrages d’art tels que : ponts, murs de soutènement, voûtes de tunnels, etc…

C’est ainsi que, pour produire la chaux nécessaire, on voit s’ériger, au bord de nos carrières de calcaire, des « tchafôrs » ou fours à cuire la pierre. La reconstruction du pays, après la Grande Guerre, exigea également sa part de chaux. Mais la découverte des engrais chimiques et la généralisation de l’emploi du ciment dans la construction allaient sonner le glas de cette industrie qui disparut de nos contrées dans les années 1930.

Le seul four encore debout dans notre commune se trouve à Aywaille, plus exactement au bord de la route menant d’Aywaille vers Kin, à quelque deux cents mètres après le carrefour avec la rue Vieille Voie. Il a été bâti au flanc de la colline du Thier Bosset par la famille Bonivers, de Kin, dans le dernier quart du XIXe siècle.

Une concurrence serrée existait entre les différents « tchafôrnîs ». Le four à chaux de la carrière du Thier Bosset ne peut résister à la pression des grandes exploitations et doit ralentir sa production dès le début du XXe siècle. Il n’échappera pas à la faillite et finit par être loué à des chaufourniers possédant d’autres installations similaires. C’est ainsi qu’en 1911, le fabricant de chaux Jules Delrée, de Méry-Tilff, réactive le four. La guerre 1914-1918 interdit tout travail mais, après la Libération, les besoins en chaux pour les travaux de reconstruction du pays en favorisent la remise en marche. Quelques exploitants (Léon Lhoist - Célestin Latour - Clément) continuent à y fabriquer de la chaux jusque dans les années 1926-27, époque depuis laquelle le four est définitivement éteint.

Joseph Thys, descendant de la famille Bonivers, propriétaire du four à chaux, relate dans ses mémoires :

La construction de la ligne ferrée de l’Amblève va donner un coup de fouet à l’économie de toute la région. De nombreuses carrières de grès et de calcaire vont mordre dans le flanc des collines. La fabrication de la chaux voit s’activer les fours à chaux de Dieupart, du Chalet. Mon grand-père va tenter sa chance avec le four érigé dans le talus de la route de Kin à Aywaille. Il est toujours debout.

Une rude partie s’engageait … La logique, la dure logique du commerce et de l’industrie va jouer. Un nouveau venu arrivait sur le marché. Les concurrents, déjà en place, vont tenter de l’étouffer, de lui rendre la vie dure, de lui casser les reins. Courageusement mon grand-père va faire front.

La lutte pour la survie du four à chaux devient plus âpre, les besoins financiers plus pressants et les sources du «pactole» se tarirent peu à peu. Les ouvriers, l’un après l’autre, quittèrent le chantier. Un espoir ténu d’en sortir restait. Les dernières ressources furent jetées dans la lutte.

C’est ainsi que ma mère, elle avait dix-neuf ans, cassait le calcaire à grands coups d’une masse d’acier près de l’aire du four. Elle allait quérir l’eau avec le hârkèt  au ruisseau coulant deux cents mètres plus bas. Il fallait, avec la charge (deux cruches de 15 litres), remonter le raidillon et se hisser au niveau du four par un sentier serpentant dans le talus assez abrupt, à gauche de l’ouvrage. L’eau était indispensable pour mouiller copieusement la houille fine, le poussier, qui était alors éparpillé sur un lit de calcaire sur le dessus du four brûlant. La chaux vive, dont la poussière flottait partout, attaquait la chevelure de ma mère ; elle perdait ses cheveux par poignée.

Ce fut la fin, le naufrage. La faillite entraîna la mise en vente de la maison, de ses dépendances et des terres appartenant à mon arrière-grand-mère, la vieille Catherine. Ils étaient ruinés.

Le « tchafôr » consiste en une tour carrée de plus ou moins 9 mètres de haut sur 5 mètres de côté. Elle est construite en pierres de parement en calcaire. Deux cavités (gueules) aménagées dans le bas en permettent l’accès de part et d’autre. L’intérieur est en forme de bouteille renversée, une sorte de puits incurvé vers le bas s’arrêtant à la voûte des gueules. Il est tapissé d’un mélange de ciment et de brique. L’orifice supérieur mesure ±3 mètres de diamètre. Des barres de fer entravent l’orifice inférieur nettement plus étroit. Elles servent de grilles. A la fin de la cuisson, la chaux obtenue coule entre les barres et tombe sur le sol inférieur, d’où elle est extraite par les gueules. Sur les faces extérieures du four, des pierres en saillie servent à caler de longues perches de bois supportant une balustrade rudimentaire installée au sommet des murailles.

Le four à chaux est accolé à la colline et la partie supérieure est à niveau avec le palier d’exploitation de la carrière du Thier Bosset, permettant ainsi un accès aisé pour le remplissage. Une estrade de bois, installée au bas de la construction, à niveau des gueules, surplombe la route et permet le chargement de la chaux sur les charrettes assurant le transport.

Le procédé de fabrication de la chaux avec ce type de « tchafôr » est très simple mais requiert l’expérience d’un « tchafôrnî » averti. Un grand feu de bûches de bois est allumé au fond du four et recouvert de charbon (houille); vient ensuite une couche de vingt à trente centimètres de pierres calcaires concassées (gros ballasts de ±10 cm), suivie d’une couche de fin charbon savamment mouillé (schlame); de nouveau une couche de houille, puis une couche de pierre, et ainsi de suite jusqu’au remplissage complet du four. Le feu monte, brûlant le charbon et cuisant les pierres. Au fur et à mesure, le résidu obtenu, qui est de la chaux vive, est retiré par les ouvertures (gueules) du bas.

Les charrettes, évacuant la chaux vers leurs destinataires, servent aussi à amener le charbon nécessaire à l’exploitation. Un élargissement de la route existait face au four à chaux, pour permettre aux attelages de tourner et se mettre en place.

L’état de conservation de ce four est remarquable, mis a part son demi enfouissement sous les déchets de carrière accumulés contre ses flancs (un des trous d’évacuation est ainsi complètement colmaté). Le propriétaire actuel (Joseph Thys) l’a fait restaurer en 1997. La végétation qui menaçait de l’étouffer a été éliminée et des fissures réparées. Mais ce qui semble le plus efficace a été heureusement entrepris : une semelle de béton, coulée sur le faîte des murs, les protège des infiltrations d’eau de pluie qui en favorisaient la dislocation.

Ce vestige d’une industrie, aujourd’hui disparue dans notre commune, fait l’objet d’une demande de classement comme monument historique afin d’en assurer une protection maximale. Sa mise en valeur sera un plus pour notre patrimoine architectural.  

Précision : Aucun document ne permet d'attester avec certitude que le four fut construit par ledit BONIVERS. Par contre, l'on sait qu'il fut exploité avant ce dernier par un nommé Grisard THOMAS. (J.S.2005)

 

Représentation d'un four à chaux (Doc. E.Compère)

Détails du four à chaux de Kin.

Liens Aywaille

Photos Jacques Schoumakers.