Marrakech, une ville en perte de traditions

« Marrakech n’appartient plus au Maroc ». Tous le disent. Qu’ils soient Marrakchis pure souche avec leur allure « Bahjaoui » ou encore berbères venus de leurs montagnes.

Nous avons pu nous en rendre compte au mois de septembre dernier, lorsqu'à l'issue de notre périple à travers le Maroc, nous avons passé deux journées dans ce que l'on appelait jadis "La Bagdad de l'Occident"

La très célèbre place Jemaa el Fna a complètement été remodelée, agrandie, restructurée à tel point qu'elle devient méconnaissable. La médina commence à perdre le caractère qui a tant fait sa réputation durant des décennies. Des commerces à caractère "très occidentaux" font leur apparition à divers endroits de la médina, semant trouble et confusion parmi les populations locales.

Énormément de célébrités viennent dévaster une palmeraie jadis radieuse et envoûtante. Ils y font construire de somptueuses propriétés dans lesquelles une main d'oeuvre locale sous payée leur est apportée par ce qu'ils considèrent comme des larbins. Cela étant, les Marrakchis pourraient leur apprendre davantage de connaissances sur les vraies valeurs de la vie et sur la culture marocaine.

Le commerce occidental et le fleuve de matérialisme qu'il traîne derrière lui commence à faire bien des ravages dans cet environnement qui perd son enchantement séculaire.

Marrakech, si bien vite tu ne reviens pas à la raison, tu cours à ta perte ! Tes dérives se propagent bien au-delà de tes remparts qui semblaient pourtant te protéger de ces envahisseurs venus de toutes parts. Tes conteurs d'histoires, tes sorciers, tes arracheurs de dents et autres charmeurs de serpents vont finir par déranger tous ces milords et autres princesses du sexe venus d'ailleurs.

Tu dois changer Marrakech et retrouver ton visage d'antan mais tu dois le faire rapidement sinon tes enfants connaîtrons rapidement les affres de la prostitution

La ville des sept saints (Sabâatou Rijal) n’en est pas à son premier attroupement de célébrités. Si, par le passé quelques légendes vivantes, comme Elton John ou Yves-Saint Laurent, y faisaient escale, ces dernières années, la ville ocre fait le plein de peoples 365 jours par an.

La jet-set adopte Marrakech

Ainsi, avec un peu de chance, on peut tomber, dans les étroites ruelles de la médina, sur Jean-Paul-Gaultier sortant de son riad ou croiser Naomi Campbell faisant des emplettes dans le souk à côté de Jamâa El Fna. Grâce à un carnet d’adresses bien garni, on peut se faufiler dans une soirée caritative organisée par Jamel Debbouze au Bô & Zine ou encore à l’anniversaire de Puff Daddy au Comptoir Paris-Marrakech. Les fêtards invétérés peuvent se trémousser sur les rythmes endiablés de David Guetta au Pacha, siroter un verre aux côtés de Prince et de Salma Hayek au Theatro, ou encore, bronzer sur un transat en face de la fille Chopard au tout nouveau Nikky Beach. Un portefeuille bien rempli ouvre d’autres portes, bien plus prestigieuses. Au luxueux hôtel Amanjena, on peut entrevoir Brad Pitt et Angelina Jolie ou encore, dîner non loin de Pascal Obispo au mythique restaurant de la Mamounia. Sans parler de l’accès au très sélect Riad Tamahdot du milliardaire anglais Richard Branson où l’on a toutes les chances d’assister à une scène de ménage entre le couple Beckham s’ils sont de passage.

Enfin, les plus nantis des amateurs de belles demeures pourraient bien devenir les voisins de Dominique Strauss-Kahn, des Agnelli, de la famille Hermès ou même de Jacques Chirac ! « Marrakech est très en vogue aujourd’hui. On ne compte pas une semaine sans qu’il y ait une soirée mondaine, un mariage ou un anniversaire réunissant des stars. D’ailleurs, chaque jour, des jets privés se posent à l’aéroport », annonce Omar Jazouli, maire de la ville, avant de poursuivre : « ici, les célébrités sont tranquilles et ne sont pas poursuivies par les paparazzis comme à Saint-Tropez. Elles passent incognito et peuvent faire tout ce qu’elles veulent sans être harcelées. Mais la vraie force de Marrakech reste sa situation géographique : en deux heures de voiture, on se retrouve dans le désert, à la plage, à la montagne ou encore à Casablanca ». Les chiffres ne démentent d’ailleurs pas cet argument commercial : selon le cabinet du maire, environ 15 000 touristes visitent la ville chaque jour et deux millions font le voyage chaque année. Boom immobilier : On atteint des sommets. Mais plus que la municipalité, les principaux bénéficiaires de la « folie Marrakech » sont d’abord les propriétaires fonciers. « Jusqu’aux années 80, c’était mal vu de vivre à la médina. Ce quartier a une histoire très particulière. Après l’Indépendance, les grandes familles marrakchies quittent les riads pour s’installer en ville et sont remplacées par des habitants venus des campagnes.

Ceux-ci revendent ensuite ces riads à des "promoteurs" qui les rasent pour construire trois maisons à la place. Depuis la fin du Protectorat, on estime que 30 % des vieilles maisons de la médina ont été détruites et remplacées par du béton », explique lucidement un heureux propriétaire de plusieurs riads. Mais le coup d’envoi du boom immobilier local survient en 1999 avec cette mémorable émission de M6, Capital, qui transmet un message simple aux téléspectateurs français : à Marrakech, on peut acquérir un riad de toute beauté pour une bouchée de pain. Suivront ensuite d’autres émissions de télévision et articles dans des revues haut de gamme qui contribueront à positionner Marrakech comme une destination hors normes dans l’inconscient collectif français. C’est d’ailleurs ainsi que naît la mode des maisons d’hôtes. On en compterait aujourd’hui 500 appartenant en majorité à des Français, des Belges et des Suisses. Et, dorénavant, il faut débourser 3 millions de dirhams pour un riad moyen, soit dix fois plus qu’il y a une dizaine d’années. « Toutefois, le marché commence à se réguler. Jusqu’à il y a trois ans, les acquéreurs n’avaient aucune idée des prix et payaient parfois très cher des riads situés dans de mauvais quartiers. Aujourd’hui, avec Internet et le développement des agences immobilières, les acquéreurs sont mieux informés et on commence à parler du prix au mètre carré comme dans les grandes villes européennes », souligne Alban Pamart, gérant de l’agence Atlas Immobilier.

La ruée vers l’Eldorado immobilier touche même des zones autrefois laissées à l’abandon comme la route de l’Ourika et surtout la Palmeraie, particulièrement cotée auprès des étrangers les plus fortunés. « Dans la Palmeraie, il existe en réalité deux marchés. Les riches familles marocaines et les Européens, dont beaucoup de chefs d’entreprises, achètent des villas de prestige sur ce qu’on appelle le circuit. Et il y a le marché des Saoudiens qui a décollé lorsqu’un membre éminent de la famille royale Al Saoud a acheté 9 hectares en dehors du circuit. Pour le suivre, tous les Saoudiens qui comptent ont également acquis des terrains et y on construit des palaces. Certains ont payé l’hectare 7 millions de dirhams », indique Alban Pamart. Résultat : le prix à l’hectare de ces anciens terrains agricoles a lui aussi été multiplié par 10, pour atteindre en moyenne 2,5 à 5 millions de dirhams, voire parfois le double. La pression sur les prix est telle que même le centre-ville de Marrakech profite du boom immobilier. Ainsi, depuis cinq ans, le mètre carré à Guéliz gagne chaque année 1 000 dirhams. Et le flot n’est pas près de se tarir. Après les Français, les Russes et les Anglais, réputés pour leur fort pouvoir d’achat, commencent à arriver. À noter enfin que de grands groupes hôteliers internationaux commencent à lorgner du côté de la ville ocre. Ainsi, l’anglo-saxon Four Seasons et l’asiatique Mandarin mijoteraient des projets immobiliers d’envergure...

Corruption et scandales à gogo

Mais au-delà de cette image chic et choc, Marrakech reste tout de même une ville marocaine. Et les bonnes vieilles pratiques de corruption sont la règle. Selon un professionnel de l’immobilier qui souhaite garder l’anonymat : « les pots-de-vin pour l’obtention d’un permis de construire ont suivi l’évolution du prix au mètre carré. Aujourd’hui, il faut débourser au moins 10 000 dirhams pour décrocher son permis ». Mais bien plus que ces « bakchichs », le nom de Marrakech a tendance à rimer avec scandales immobiliers. À la veille du mois de Ramadan, une commission d’enquête débarque de Rabat pour enquêter sur des projets de construction. Le lotissement Ennour, situé à quelques encablures de la résidence royale de « Jnan Hsira », intéressait particulièrement les limiers. Et pour cause ! Plusieurs dérogations ont vraisemblablement été octroyées pour ce projet dont les bâtiments dépassent les hauteurs réglementaires. « C’est faux et archi-faux », avance-t-on du côté de la mairie. « Tout s’est fait dans les règles de l’art ». Pourtant, lesdites règles de l’art sont visiblement à géométrie variable : l’empiètement sur le domaine public de quelques immeubles appartenant à des promoteurs proches de certains élus locaux est visible à l’œil nu. S’ajoutent à ces dossiers brumeux plusieurs opérations de spéculation qui font jaser des élus dissidents au conseil de la ville. « La mairie ne fait rien pour récupérer des terrains qu’elle a vendus il y a plusieurs années pour trois fois rien à des promoteurs qui n’ont pas respecté l’engagement d’y construire des projets touristiques. Aujourd’hui, ces terrains deviennent des lotissements et sont revendus à coups de milliards de dirhams », explique l’un d’entre eux. Bref, Marrakech, avec ses stars, ses nuits et sa magie, a beau sortir du lot des villes marocaines au point de ne plus appartenir au Maroc, sa gestion reste, elle, typiquement du terroir.

P.S. 1 dirham est l'équivalent de 4 francs belges (anciens)

Jacques Schoumakers, avec des extraits d'articles publiés par Catherine Graciet et Fahd Iraqi - Le Journal Hebdo