Trois kilomètres plus loin se trouve l'école. Ici, Med a déjà parcouru huit kilomètres.

Après lui avoir lavé les pieds, agenouillée devant lui assis par terre, Amina son épouse est occupée à lui masser le pied droit car il ressent une douleur assez vive. Il faut dire qu’il a marché beaucoup aujourd’hui. Son pied-bot lui fait particulièrement mal. Et pourtant, sa journée n’est pas encore terminée. Ses nombreuses préoccupations et tracasseries l’obligeront à marcher davantage au cours de l’après-midi.

Il venait de rentrer de l’école où je l’avais accompagné. Bien qu’il m’avait à plusieurs reprises dévoilé ses conditions de travail, j’avais manifesté le désir d’aller visiter son école et de partager ainsi les difficultés qu’il rencontrait chaque jour afin d’aller glaner son bien maigre salaire. Les cours débutent vers huit heures trente mais s’il arrive en retard, il prolongera son enseignement au-delà de midi. Rien à voir avec une école traditionnelle. Ici, les élèves de la petite école primaire située tout en bas d’une piste ravinée par les eaux de la dernière pluie, viennent en classe uniquement durant la matinée. Ils viennent y apprendre l’arabe mais également le français. Certains d’entre eux demeurent dans les petites maisons entassées en contrebas de l’école tandis que d’autres viennent de trois, voire de quatre kilomètres alentour. L’après-midi ils iront travailler aux champs ou bien ils mèneront paître sur un versant du vert vallon, un troupeau de moutons ou encore une vache un peu trop maigrelette.

 Nous étions parti vers les sept heures quarante, lui la serviette sous le bras et moi accoutré de ma lourde sacoche contenant le matériel photo et d’un petit sac à dos dans lequel j’avais voulu placer mon « nécessaire pour diabétiques » mais également quelques médicaments et du matériel médical destiné à pouvoir soigner d’éventuelles blessures qui auraient pu survenir au long de notre périple.

 Bien sûr ! Nous n’allions pas dans le désert. Mais si j’avais dû faire face dans des endroits aussi pauvres et éloignés de toute civilisation, à une blessure quelconque, qu’aurais-je fait « moi le diabétique » dans pareilles circonstances ? Une simple plaie ouverte au pied m’eut contraint de revenir vers la civilisation à dos d’une mule ! Le 100 n’existe pas dans cette contrée. On l’eu dit déposée là par hasard, afin de contraster le fond de la verte vallée.

 Nous avions quitté la maison de Med afin de parcourir à pied les treize cents mètres nous séparant du tarmac de la « grand-route » Le soleil, encore bas à cette époque de l’année, nous accompagnait mais le froid du matin était lui aussi de la partie. En chemin, nous avions rencontré un collègue de Med. Il l’ l’attendait à un endroit habituel. Étonné de me voir, il fut ravi d’entendre Med lui dire les raisons de ma visite. Il savait maintenant lui aussi qu’il pouvait espérer recevoir une aide matérielle ou médicale de ma part. Il en avait rudement besoin le bougre ! Ses vieux habits usés et déchirés, ses chaussures trop larges, le teint jaunâtre de son visage et les quatre dents noirâtres qu’il lui restait laissaient présager de sa pauvreté, lui aussi.

Med et lui sont deux des quatre instituteurs attitrés à cette école. Les deux autres, un rien plus aisés, effectuent le chemin de l’école en vélomoteur. Leurs salaires sont un peu plus avantageux parce qu’ils ont une échelle barémique différente. Il existe des pays où la corruption se rencontre à chaque coin de rue. Elle est une véritable tumeur, avec des métastases nombreuses. Cette corruption ouvre beaucoup de portes. Chacun comprendra.

 Ma présence compliquait quelque peu les choses dans le sens où nous étions trois à attendre sur le bord de la route la générosité d’un conducteur qui daignerait s’arrêter afin de nous charger. Le collègue de Med l’eut vite compris. Il se mit alors un peu en retrait de manière à tenter de rendre les choses plus simples. Après environ dix minutes d’attente, une camionnette s’arrêta et nous prit en charge. Les sept kilomètres furent rapidement parcourus. Le conducteur s’arrêta en pleine campagne pour nous permettre de descendre de son véhicule. Il demanda cinq dirhams par personne. Lui aussi était pauvre.

Il nous restait encore à parcourir environ trois kilomètres de piste sur laquelle ne transitent que des personnes et des animaux. Même les deux autres instituteurs ne s’y aventurent pas en vélomoteur. La longue descente qui nous menait vers l’école laissait présager des difficultés à parcourir ce chemin en sens inverse.

 Pas de sonnette ni de cloche pour signaler le début des cours. Nous étions en retard mais une bonne partie des élèves de la classe de Med attendait patiemment son arrivée. Ils connaissent le handicap de leur enseignant comme ils connaissent les difficultés qu’il rencontre pour venir à l’école. « Ils me respectent » me dit Med. « En venant ici, ils savent qu’ils viennent apprendre à parler et à écrire correctement mais ils apprennent aussi les fondements de la vie » renchérit-il.

Les deux vélomoteurs étaient fièrement parqués devant les classes de leurs propriétaires. La principale difficulté qu’ils avaient rencontrée sur leur parcours avait probablement été de freiner dans la descente.

 Par la porte grande ouverte, afin de laisser entrer la chaleur encore timide du soleil, nous sommes entrés tous les deux dans la classe. Dans un même élan, tous les enfants se mirent debout afin de nous saluer. Med leur proposa de s’asseoir puis il me présenta aux élèves, dévoilant aussi le but de ma visite. Lorsqu’il leur indiqua mon prénom ils se mirent tous à rire de bon cœur, forts de ne jamais avoir entendu un prénom européen.

 J’étais consterné par l’aspect peu attirant de cette classe car, mis à part un cadre contenant la photo du roi Hassan II, rien ne garnissait les murs. Par contre, le respect que manifestaient ces élèves envers leur instituteur me fascinait. Je pris place à une table à côté de Med, afin d’assister au cours d’arabe qu’il dispensait aux élèves. Je m’étonnais de voir la rapidité avec laquelle Med écrivait les signes de la langue arabe au tableau car en réalité, ces textes s’apparentent plus à la calligraphie qu’à l’écriture.

 Pendant la récréation, les quatre instituteurs étaient assis à une table apportée par des élèves. De temps à autre, les parents d’élèves offrent aux quatre enseignants des cadeaux sous forme de nourriture : omelettes, œufs cuits durs, dates, etc.

Tout cela en guise de remerciement car ils savent que les instituteurs sont pauvres.

Les cours terminés, il était midi passé de quarante-cinq minutes. La classe qui sort la première incite les autres à faire de même. Les élèves et les instituteurs repartent vers leurs habitations respectives.

Med, son collègue et moi entamions alors le chemin du retour, celui que j’avais tant appréhendé lors de mon parcours vers l’école. La pente était raide. Je ne sais trop si c’était moi qui accusais la difficulté ou bien si c’était Med, malgré son handicap, qui voulait m’en remontrer. A ce moment de la journée le soleil, déjà haut dans le ciel azur, accentuait la difficulté. Quelques élèves nous accompagnaient afin d’en savoir davantage sur l’objet de ma visite. C’était l’occasion de marquer quelques haltes, afin de leur expliquer ce que j’étais venu tenter de réaliser dans leurs villages.

Nous rencontrâmes le père et la mère d’un enfant reparti dans une autre direction. Leur mulet, l’air miséreux lui aussi, transportait des sacs de légumes et de condiments achetés au souk de campagne. Comme si le sort l’eut décidé ainsi, ils s’arrêtèrent afin de parler du diabète dont était atteinte la femme. Par l’intermédiaire de Med, je promis de lui venir en aide. Elle n’en croyait pas ses oreilles de rencontrer ainsi « l’étranger » qui allait l’aider. Peut-être est-ce la providence qui nous avait rapprochés. Le lendemain, elle allait recevoir un nécessaire complet pour le contrôle de sa glycémie ainsi que quelques boîtes de médicaments divers pour la famille.

Arrivés en haut de cette piste interminable, l’occasion nous était donnée de souffler un peu, dans l’attente d’une âme charitable acceptant de nous charger pour nous ramener vers la ville. Med me montra « l’arbre ». C’est là sous ses feuilles qu’ils s’abritent lui et son collègue,  par temps de pluie, dans l’attente d’être pris en charge par l’une des rares voitures passant à cet endroit. Le conducteur d’une très ancienne Mercedes s'arrêta afin de nous charger. C' était un homme généreux, car il ne se fit pas payer.

 « Tu vois mon ami Jacques » me dit-il en remettant ses chaussettes, « c’est comme cela chaque jour. Nous n’avons pas le choix, nous les pauvres. Inch’Allah, cela ira mieux dans l’après-midi dès que la pommade commencera ses effets. »

« Lorsque je reviendrai à nouveau dans ton village, nous essayerons de trouver des chaussures mieux adaptées à ton pied » lui dis-je. « Merci mon ami, j’ai vu que tu étais un homme de parole » enchérit-il.

 Voilà le simple récit d’une demi-journée passée avec un instituteur dont le salaire mensuel avoisine 200 euros. De ce salaire, il doit soustraire, entre autres choses, la location et les charges inhérentes à son habitation. Son salaire ne lui permet pas d’avoir accès à une mutuelle. Ni l’accès à bien d’autres choses.

Courage mon ami !

 A la demande de Med, aucune photo de la classe  n'est publiée.

En bas de la piste, bientôt l'école.


Les figuiers de barbarie, une haie naturelle.