Les Fonds de QUARREUX

La commune d'Aywaille peut se flatter de posséder plusieurs sites touristiques de grande renommée. Habitant du village de Nonceveux je me limite à faire connaître, par le biais de ces pages, les Fonds de Quarreux et le Vallon du Ninglinspo, représentant deux merveilles de la Nature. Je n'ai aucunement la prétention de rivaliser avec des écrits parus bien avant les miens. Je tiens tout simplement à présenter deux sites que j'apprécie tout particulièrement. En l'occurrence sur ces pages, je décris sommairement les Fonds de Quarreux et ses mystères.

Que dire des Fonds de Quarreux ? Quelle est l'origine de ces vastes blocs de quartzite ? Il faudrait pour cela remonter très loin dans le temps à l'époque du dévonien, voire plus avant encore, afin de tenter de trouver des éléments de réponse.
 

Je laisse le soin aux géologues d’avancer leurs théories relatives aux divers phénomènes terrestres. C'est là leur travail. D’après le Petit Larousse, le dévonien est la période de l’ère primaire située de moins 410 à moins 360 millions d’années d’ici. Dieu sait s'il s'est écoulé de l'eau à Quarreux depuis lors et s'il s'en est passé des choses ! Et si pour certains il semble facile d'expliquer l'existence et la présence à cet endroit de ces énormes blocs de pierre, je me permets de penser qu'il est un peu osé de parler des mystères datant d'une époque aussi lointaine. Rien n'est plus incertain qu'une certitude !

Afin de tenter d’apporter davantage de précisions relatives à ces lieux empreints de mystères de toutes natures, je pense utile de porter à la connaissance du lecteur ou du touriste le fait que l’endroit, à une certaine époque pas située tellement loin de la nôtre, était très convoité par les chercheurs d’or. Nombreux sont les orpailleurs ayant mouillé leurs pieds dans cette zone aurifère. Il semble cependant qu'aucun d'entre eux n'aie découvert le bon filon.

Cela étant, le docteur Bovy dans l’un de ses récits antérieur à 1838, relate à peu près ceci : « Il y a quelque trente ans que des paysans des environs de Quarreux firent des fouilles pour la recherche de ce métal précieux. Ayant apporté des échantillons de leurs trouvailles à M. Desmousseaux, alors préfet du département de l'Ourte, ce magistrat leur répondit que leurs efforts étaient sans doute très louables, mais qu'il vaudrait mieux encore s'en tenir à la culture des pommes de terre »

Mais, note Bovy, l'un d'eux ne dut pas suivre le conseil, car il devint millionnaire. Était-ce le charretier Paquay ? Jean-Claude Gillet avait écrit "qu'il faisait quotidiennement la navette entre Quarreux et Liège pour acheminer le produit de la mine "
 

Il faut cependant préciser que le métal précieux était principalement recherché sur la rive droite du ruisseau de la Chefna, affluent de l'Amblève situé pas très loin en amont de l'entrée des Fonds de Quarreux. Le promeneur longeant ce ruisseau parfois aussi tumultueux que le Ninglinspo, pourra découvrir en cherchant bien, les deux puits dans lesquels les chercheurs d'or s'éreintèrent aux alentours de 1830.

Au-delà de toutes ces considérations, il me paraît être plus poétique de parler des Fonds de Quarreux d'une manière légendaire afin de rendre à ces lieux le romantisme auquel ils sont habitués depuis des temps lointains. L'origine de ces inébranlables rocs est bien évidemment connue. Il suffit simplement de croire à leur histoire sans se poser d'inutiles questions. L'imagination fera le reste.

Quarreux, La Véritable Histoire.
(Adaptation personnelle de la légende du Meunier des Fonds de Quarreux, de Marcellin LA GARDE)

Jadis, l'Amblève était une rivière au cours long et tranquille. Certes, quelques pierres parsemaient son lit çà et là comme dans tant d'autres rivières. En somme, rien ne la distinguait de ses consœurs. Rien ne semblait vouloir troubler ces lieux. Personne n'y songeait d'ailleurs. Pourquoi aurait-on voulu se quereller avec de l'eau ?

Et pourtant un jour, qui l'eut cru, une famille paisible mais pauvre demeurant à proximité de ces lieux, allait sans le savoir être la source de ce qui généra un décor quasi apocalyptique subsistant encore de nos jours. Certainement pour faire savoir aux gens du monde que le matérialisme n'apporte aucune contribution au bonheur. Voici un bref récit de l'histoire de cette famille et donc de l'origine de ces pierres.

 

Il y a plusieurs centaines d'années vivait, dans le fond de Quarreux, un meunier nommé Hubert Chefneux. Il était très croyant et très serviable envers son prochain.

Sa fidèle épouse lui avait donné de beaux enfants. Leur moulin, mu par les eaux de l'Amblève, leur rapportait suffisamment pour subvenir à leurs besoins journaliers. Certes ils vivaient de façon modeste, mais ils n'eurent voulu changer de vie pour rien au monde, et ce malgré les nombreuses périodes d'inactivités venant troubler leur quiétude lors de la crue des eaux de l'Amblève. Hubert Chefneux savait qu'un jour ou l'autre il recevrait l'héritage d'un vieil oncle dont l'on disait qu'il possédait de bonnes économies. Et notre ami Hubert, tout comme la Catherine son épouse, les escomptait afin de les utiliser à bon escient : le jour de l'héritage venu, il allait investir dans la rénovation et l'amélioration de son moulin d'une part, mais également pour faire réaliser des travaux visant à toujours avoir un égal volume d'eau afin d'alimenter le dit moulin.  

Un jour vint et le vieil oncle mourut. Bien sûr, la Catherine et son époux Hubert en étaient accablés de tristesse, on le serait à moins mais l'oncle était vieux, il avait fait sa vie et nos deux comparses voyaient poindre le fabuleux héritage, à juste titre, escompté. Animé par un enthousiasme éphémère, notre ami Hubert Chefneux se préoccupa d'aller à Warfusée, petite bourgade située assez loin de son domicile et nécessitant plusieurs jours de marche. Arrivé chez feu l'oncle, il eut tôt fait d'apprendre que ce dernier n'avait laissé que quelques bagatelles et autres bricoles. Rien quasi, en tous cas pas suffisamment pour réaliser les rêves qu'il s'était construits. Le cœur lourd, parsemé d'un peu de colère envers cet oncle de qui il espérait tant, c'est d'un pas nonchalant qu'il se décida à revenir sur les terres de Quarreux.

Ses pensées, parfois égarées, l'égarèrent lui-même si bien que du bon chemin il s'égarât et dut demander la juste route à un hère passant par-là. « Dirige-toi vers ce moulin que l'on aperçoit là-bas » lui dit le hère. «Qu'est-ce donc pour un moulin ?» rétorqua notre ami Hubert, je n'en ai jamais point vu de pareil ! Poursuivant d'un pas pressé sa route, Hubert Chefneux s'arrêta alentour de ce moulin afin de contempler la majesté qui s'en dégageait. Lorsqu'il eut considéré tous les avantages qu'aurait pu lui procurer pareil édifice, Hubert reprit le chemin du retour, la tête remplie d'idées pas toutes très lucides.

A la croisée de deux chemins, des bruits de pas vinrent troubler ses pensées vagabondes. Hubert s'arrêta, écouta et vit par-devant lui un homme haut telle une grande armoire. Bien que venant d'un chemin différent, l'homme salua notre ami et d'un pas alerte, s'empressa de prendre la même direction. La conversation s'engagea et Hubert Chefneux fit part à l'inconnu de ce qui l'avait tant séduit un moment auparavant. Le fameux moulin lui taraudait l'esprit. Rencontre apparemment judicieuse puisque l'homme lui dit appartenir à la corporation des maîtres maçons de Liège. « Je voyage pour affaire de bâtisses » lui dit-il. « Pour pareil moulin, je donnerais jusqu'à cent ans de ma part de paradis » rétorqua Hubert. « Dans pareilles conditions, faisons alors affaire ensemble » enchérit l'homme. La conversation reprit de plus belle et, voyant qu'Hubert Chefneux était prêt à vendre son âme au diable, l'homme lui annonça bien connaître ce dernier.

 

Ils parlementèrent. Il fallait se revoir, ne pas en rester là. L'homme se fit prévenant face aux souhaits et aux désirs de notre ami Hubert dont le cerveau,  dans lequel se manifestaient des différences de potentiel, dégageait des exhalaisons étranges. «Diantre ! Se dit l'homme» Très tôt, il avait compris qu'il ferait un jour ou l'autre affaire avec Hubert Chefneux. Il ne fallait point laisser passer cette occasion. Au moyen de mille verbes judicieusement usités, l'homme taraudait l'esprit de son interlocuteur. Arrivés à un carrefour, l'homme averti Hubert Chefneux que le moment était venu de se quitter mais aussi qu'il repasserait par là dans sept jours à minuit. Cela dans le but évident de faire mûrir dans la tête d'Hubert l'idée qu'il lui serait possible de mettre fin à sa misère et d'entrevoir l'avenir sous de meilleurs auspices. De cette manière, il lui laissa pressentir qu'il pourrait devenir propriétaire d'une mirifique demeure attenante à un superbe moulin tel qu'il n'en existe point à nul endroit.

 

Au revoir ou Adieu furent les derniers mots de l'homme. Hubert Chefneux, le cœur peut-être un peu gros d'avoir accepté d'ouïr tous ces étranges propos, se rapprochait de Quarreux lorsque soudain, au détour de son chemin il aperçut, pas loin de lui, les pâturages entourant sa ferme où l'attendaient femme et enfants. Qu'allait-il donc leur raconter ?

Anxieux, le cœur triste, d'allure peu sûre, c'est dans tel état qu'Hubert Chefneux rentra en sa demeure. Inquiète, la Catherine son épouse voulu savoir de quoi il en retournait. Après lui avoir signifié la maigreur de l'héritage reçu et tout en se gardant bien de lui révéler son incongrue rencontre, notre ami Hubert fut ravi de ne point voir se lamenter son épouse sur cette triste affaire. Ils avaient vécu petitement durant des années au long, alors tant qu'à faire, pourquoi ne pas continuer pareillement puisque le destin semblait vouloir le décider ainsi ? Pourtant, lors d'un déjeuner en famille il fit part à son épouse du superbe moulin qu'il avait aperçu lors de son voyage à Warfusée. Peut-être souhaitait-il lui laisser entrevoir l'existence d'une possibilité quelconque de vivre autrement.

Les jours passant, notre ami Hubert oubliait quelque peu les sordides pensées qui le torturaient encore il y a peu. Pourtant un jour, on eut dit un  fait voulu par le sort, un orage d'une rare violence causa des dégâts quasi irréparables à la roue du fragile moulin. De grosses pierres, amenées là par l'Amblève en furie, contraignirent le moulin à ne plus fonctionner durant un temps suffisant à faire poindre à nouveau les propos qu'avait tenus Hubert au sinistre individu rencontré quelques jours auparavant, en revenant de Warfusée.

Un jour où il était occupé à ne rien faire ou du moins pas grand-chose, Hubert Chefneux prit la décision de se rendre dans un cabaret situé à Stoumont, petite bourgade située non loin de Quarreux. Il fit là une rencontre qu'il eut mieux valu ne point faire. En effet, Gilles Bertho se trouvant là lui aussi, était un homme peu apprécié par Hubert mais également par les gens du coin. Pourtant Hubert s'approcha de la table à laquelle il était assis, pensif, afin de lui proposer de trinquer ensemble. Aidé par l'alcool qu'ils avaient déjà ingurgité, Hubert Chefneux fit part à Gilles Bertho des problèmes qu'il devait tenter de surmonter mais aussi de ses propos tenus les temps derniers avec le maître maçon.

Balbutiant, le cerveau quasi complètement atteint par les effluves de l'alcool, tel était son état lorsqu'à une heure avancée de la nuit il rentra à son domicile de Quarreux. Il teint envers son épouse des propos incohérents, irrationnels, pourtant la Catherine n'y accordait guère d'attention puisqu'elle remarquait son état d'ivresse avancé. Il entreprit cependant de lui cheminer avec insistance qu'elle allait assister dans les prochains jours à de profonds remaniements relatifs à leur situation familiale peu envieuse. Au fond de son esprit, mijotaient des myriades d'idées, toutes aussi saugrenues les unes comme les autres. Durant la nuit alors qu'elle avait dû se relever pour prêter le sein à son dernier-né, Catherine s'épouvanta d'entendre son époux proliférer d'incongrues paroles.

Tout haut. C'était ainsi qu'il rêvait. Bien qu'il mâchait ses mots, la Catherine l'entendit dialoguer avec l'ignoble Belzébuth afin de lui demander de ne pas exiger la possession de son âme pour un délai excédant le siècle. C'était déjà tellement long cent années. Très tôt, Catherine comprit que son malheureux époux allait accepter d'hypothéquer son âme pour qu'on lui construise le moulin à vent dont il avait tant parlé, tant rêvé.

Tout. Elle fit vraiment tout ce que ses forces lui permirent de faire. De nombreuses prières et offrandes envers Notre Dame de Dieupart l'autorisèrent de penser qu'un pareil deal ne se réaliserait point. Elle espérait l'intervention de cette sainte femme pour que pareil engagement de son époux ne vit jamais le jour et pour qu'il ne porta point jamais de fruits.

Vers le midi, le voyant une fois de plus revenir d'au Stoumont où il avait à nouveau offert l'alcool au Gilles Bertho, elle était maintenant convaincue des idées malicieuses qui animaient le cerveau de son époux. Convaincue qu'il ne changerait pas d'avis, elle fondit en larmes. Malgré des concepts déjà bien avancés, Hubert Chefneux restait encore confronté à un choix. Garder et préserver son âme ou bien pouvoir jouir, lui et sa famille, de ce que pouvait leur apporter comme confort de vie la bâtisse que l'autre lui avait laissé entrevoir.
 

Vers les onze heures du soir, notre ami Hubert n'avait point encore fermé l'oeil. Croyant assurément que son épouse dormait, il se leva et quitta discrètement la chambre à coucher. Mais voilà ! La Catherine elle non plus n'avait pas encore dormi. Son esprit trop rongé par différents soupçons l'avait maintenue en éveil. Obsédée qu'elle était de savoir où pouvait bien se rendre l'époux à pareille heure, Catherine décida de suivre ce dernier. En réalité, Hubert Chefneux se rendait au Champ des Makralles afin d'y retrouver, à minuit, l'homme qu'il avait rencontré sept jours auparavant en revenant de Warfusée.

Blottie derrière un buisson, l'épouse d'Hubert attendit qu'il se manifestât quelque chose dont elle avait le pressentiment. Elle ne dut pas attendre bien longtemps car l'heure de minuit approchait à grands pas. Soudain, Catherine aperçut le mystérieux personnage, toute tremblante qu'elle était de voir pareille stature. Les deux hommes parlementaient, convenaient de diverses choses. S'avançant de quelques pas, Catherine surprit un peu de leur conversation. Suffisamment pour entendre son mari demander à l'autre s'il promettait, qu'à la fin de la troisième nuit avant le chant du coq, les travaux du moulin seraient achevés. L'homme répondit affirmativement à la question posée par Hubert. La Catherine, le cœur saignant, s'en retourna au Quarreux. Elle en avait assez entendu. Après avoir encore parlementé quelques instants avec le maître maçon, Hubert rentra lui aussi en sa demeure.

Chefneux alla se recoucher auprès de sa moitié. Dès les premières lueurs du jour, prétextant à son épouse qu'il devait se rendre dans le village de Louveigné, notre ami Hubert se rendit au Stoumont afin d'y rencontrer à nouveau le Bertho. Chefneux avait besoin de recevoir quelques conseils afin de préparer son épouse à s'accommoder aux sombres manifestations qui allaient se dérouler dans les prochains jours. Hubert, en effet, ignorait que son épouse savait. Le Bertho s'empressa de dire à Hubert qu'il allait s'occuper activement de ce qui ne représentait pour lui qu'une simple affaire de routine.

Quelque peu de temps après que Gilles Bertho eut résolu cette affaire, notre ami Hubert s'en retourna chez lui, au Quarreux. Plusieurs heures s'écoulèrent. Entre onze heures et minuit, l'on menait grand bruit dans la vallée comme si, mystérieusement, l'on déplaçait d'énormes rochers et autres matériaux. La nuit suivante, le même vacarme se reproduisit et notre ami Hubert quitta, une fois de plus, sa demeure sans mot dire à son épouse, la croyant endormie. Mais la Catherine ne dormait pas et quelques minutes plus tard, elle se hasarda d'aller voir ce qui pouvait bien s'y dérouler, là, un peu plus loin dans la vallée.

Ébahie. Apeurée. Elle n'en croyait pas ce que ses propres yeux lui transmettaient. Elle voyait d'énormes pans de murs s'élever vers le ciel. Un grand nombre d'ouvriers, d'apprentis, de gens de toutes sortes contribuaient à faire rapidement avancer la réalisation de l'ouvrage.

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