Les Fonds de QUARREUX
 

Le jour suivant, le moulin à vent était quasi achevé. Contrairement à l'ancien, le nouveau était érigé au moyen de rochers énormes, tellement démesurés qu'ils eurent pu faire pâlir tous les simples maçons demeurant alentour de Quarreux et même d'autres lieux. Personne. Non, personne n'aurait pu imaginer qu'il soit possible de déplacer pareilles pierres brutes avec des mains d'honnête homme.

La troisième nuit, la dernière d'après les termes du contrat établi avec l'homme, Hubert sorti à nouveau de sa demeure et le vacarme des jours précédents se faisait à nouveau entendre. Derechef, la Catherine se leva elle aussi. Personne d'autre ne savait alors ce qu'elle allait entreprendre. Avant de quitter la maisonnée, elle prêta une dernière fois son sein au petit dernier puis s'empressa d'embrasser chacun de ses autres enfants, tous endormis profondément. On eut dit qu'elle effectuait ces gestes pour une ultime fois.
En pleurs, le coeur gercé, suppliant Dieu de lui venir en aide, de la soutenir, elle sortit de la maison pour se rendre sur le plateau là où s'achevait la construction du moulin. Bien qu'environ une trentaine de sinistres personnages s'activaient à terminer l'ouvrage, elle arriva subrepticement à s'introduire à l'intérieur du moulin à vent.

Le Chefneux n'était pas loin de là, occupé qu'il était à regarder décroître le temps le séparant du chant du coq. Soudainement, une main se posa sur l'une de ses épaules. C'était l'énorme main du maître maçon. Il était venu demander à Chefneux s'il était satisfait du résultat présent à ses yeux. Avant qu'il n'ait le temps de lui répondre, le chant du coq raisonna dans la vallée. Trois fois qu'il chanta. Et les ailes du moulin restèrent immobiles. Et d'en rajouter davantage lui, le coq ! Il chantait et rechantait mais rien ne se produisit. Les ailes du nouveau moulin refusaient de se mouvoir !

Le maître maçon déchanta aussi vite, passant par toutes les couleurs. Du vert de gris au plus sombre des noirs, ses yeux semblaient cracher le feu. Il n'avait point pu mener à sa fin ce qu'il avait promis. Vert de rage, rauque de râle, menaçant, il s'adressa à ses ouvriers, usant de termes abstrus, et leur donna l'injonction de tout démolir. La destruction du moulin à vent dura moins de temps que s'il eut fallu en narrer la manière de faire. Un monstrueux vacarme, assourdissant, tel que l'on n'aurait jamais pu imaginer,  déchira le triste silence de la vallée de Quarreux.

Au Stoumont, à Louveigné et où d'autre encore à la ronde, l'on avait dû percevoir ce charivari. Les énormes blocs de rocher non taillés déboulèrent sur le flanc de la colline. Troublant l'eau de l'Amblève toute proche, les rochers gisaient en son lit. Mais le pire restait à venir et il ne se fit point attendre. Soudainement, un énorme cri de douleur ou de rage ou peut-être même de satisfaction, pourfendit le silence à nouveau revenu un court instant. C'était le corps mutilé, dénaturé, de l'épouse Chefneux. Telle une loque il avait été expulsé parmi les ruines du moulin. Notre ami Hubert, hébété par la douleur d'assister à pareil spectacle, tomba en pleurs, annihilé par tant de violence.

Sa chère épouse, la tendre Catherine, avait empêché de tourner les ailes du moulin se vouant ainsi à sauver l'âme de son mari. L'on dit que Dieu l'avait reçue en son paradis. Au fond, n'en avait-elle pas le mérité ? Quant à notre ami Hubert Chefneux, durant chacun des jours qu'il lui restât à vivre, il pleurait.

Épilogue

Un jour d'hiver, un renard errant en ces lieux aperçut Hubert Chefneux assis sur l'un de ses énormes blocs de pierre. Il sanglotait depuis longtemps déjà. Le renard s'approcha timidement de lui et tint à peu près ces propos :
- Vous me semblez bien triste monsieur !
- Qu'avez-vous donc fait pour ainsi geindre ?
- Bien du mal sans doute !
- Eh bien continuez donc de pleurer
!


Notre ami Hubert jura quant à lui, mais un peu tard convenons-en, que l'on ne l'y reprendrait plus à négocier avec des hommes de mauvais augure.

Encore à l'heure actuelle à certains moments de l'année, lorsque la pleine lune entrouvre le voile de brume étiré tout au long de l'endroit, certains affirment percevoir au loin des pleurs de tristesse et de honte. Après avoir eu vent de ces dires, j'ai voulu, de mes propres yeux, me rendre compte de l'exactitude de ces affirmations. A plusieurs reprises, attendant des jours de pleines lunes, je me suis rendu en ces lieux. Si jamais je n'ai entendu autre chose que le paisible écoulement de l'eau, je dois cependant avouer d'avoir aperçu au loin, sur un rocher bien particulier, la silhouette d'un très vieil homme pensif, triste, pleurant encore. A chacune de mes tentatives de l'approcher, sa présence se confondait avec les jeux de lumières de la froide lune.

Touristes passant en ces lieux, arrêtez-vous un court instant et regardez alentour de vous. Votre imagination se chargera du reste. Mais respectez l'endroit !

©  Jacques Schoumakers (février 2004)

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